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Permettre aux enfants de rêver en paix

Des jeunes de nombreux pays, engagés pour la paix, jouent ensemble au football lors de la Coupe du monde anabaptiste lors de la 16e Assemblée, en Pennsylvanie (États-Unis). Photo : Rhoda Shirk
Release date: 
Saturday, 23 November 2019

Depuis ses débuts en Europe, le mouvement anabaptiste a été un mouvement de migrants. Les fondements théologiques qui l’ont animé font écho à la réalité des migrants d’aujourd’hui, et posent un défi au travail missionnaire, pastoral et de justice sociale de notre famille anabaptiste mondiale.

Le poète brésilien Carlos Drummond de Andrade nous a laissé un merveilleux poème* avec lequel nous aimerions introduire cette courte méditation : 

« ...Je marche sur un chemin
qui passe par de nombreux pays…
Je compose une chanson,
qui réveille les femmes et les hommes
et qui permet aux enfants de rêver en paix. »

* Basé sur une traduction libre du portugais à l’espagnol par Jaime Adrián Prieto Valladares.

Jésus, ce migrant perpétuel

Carlos Drummond de Andrade clame quatre coins de l’univers : « Je marche sur un chemin (…) ». Ses paroles rappellent la poésie Nahúalt de Méso-Amérique, dans laquelle le poète se voit marcher et la lumière de ceux qui étendent des fleurs blanches et rouges par terre illumine son chemin.

Le premier vers : « Je marche sur un chemin » nous rappelle immédiatement également la poésie et la vie de Jésus en lien avec le thème du chemin. Car dans les quatre évangiles, Jésus nous est présenté comme le « migrant perpétuel » dont on découvre le message, la vie et la mission en chemin.

L’Évangile de Matthieu décrit une scène courante pour de nombreux migrants d’Amérique centrale : Jésus, Marie et Joseph rentrant à Nazareth apeurés, furtivement de leur exile en Égypte après la mort de l’empereur Hérode (Matthieu 2/13-18).

La vie publique de Jésus a pris forme le long du chemin, alors qu’il parcourait les villes et les villages, prêchant l’évangile du Royaume et guérissant toutes les maladies et tous les maux (Matthieu 9/35). Il a emprunté les chemins de Samarie et a traversé des lieux de culture juive, syro-phénicienne, grecque et romaine, apportant le pain, la vie et la paix. En traçant lui-même sa route, il a dévoilé le Chemin : « Je suis le chemin, la vérité et la vie » (Jean 14/6).

Il est mort à Jérusalem, après avoir affronté les autorités politiques et religieuses juives du temple et avoir été traduit en justice devant Ponce Pilate. Après sa passion et sa mort, Jésus ressuscité apparaît, marchant avec les disciples à Emmaüs pour les réconforter et leur expliquer les saintes Écritures.

La naissance des communautés anabaptistes-mennonites migrantes

Cette phrase poétique pourrait résumer l’expérience migratoire qui a caractérisé l’émergence et l’identité des communautés anabaptistes-mennonites depuis le XVIe siècle. Ces communautés ont été formées sur le modèle du chemin présenté par Jésus-Christ et suivant ses premiers disciples qui, dans Actes 9/2, se nomment eux-mêmes « les gens du chemin ».

Au XVIe siècle, en pleine époque d’un christianisme médiéval corrompu - qui emprisonnait le corps et l’esprit des paysans, des ouvriers et des mineurs - le témoignage renouvelé des anabaptistes et des réformateurs radicaux s’est précisé.

Les disciples de Jésus ont été bouleversés par l’expérience du Saint-Esprit, qui les a délivrés de la peur des forces du mal, du pouvoir romain de Ponce Pilate et de l’autorité religieuse et politique des pharisiens, qui ont mit à mort leur maitre, Jésus.

Cette révélation du Saint-Esprit a donné naissance aux premières communautés anabaptistes qui se sont formées dans le sud de l’Allemagne, en Suisse, en Autriche, au Tyrol et aux Pays-Bas. La lecture des Saintes Écritures par les réformateurs Calvin, Luther, Melanchton et Zwingli met en évidence l’évangile de la grâce et a eu un grand impact sur les anabaptistes. Mais la caractéristique propre aux anabaptistes et mennonites fut la volonté de suivre Jésus au travers de la présence réconfortante du Saint-Esprit.

Le caractère migratoire des anabaptistes vient de cette décision d’imiter Jésus-Christ. Historiquement, les communautés anabaptistes-mennonites du XVIe siècle ont incarné les paroles du poète, empruntant d’innombrables chemins, suivant l’exemple de leur maître Jésus, annonçant le shalom (la paix) et l’évangile du Royaume et créant une communauté solidaire avec les pauvres, les paysans et les migrants

Expansion migratoire de l’anabaptisme dans le monde

Le mouvement migratoire des familles anabaptistes et mennonites d’origine européenne s’est poursuivi vers l’Amérique latine. Nous avons observé des flux moyens et importants, composés de familles entières de mennonites d’origine européenne, qui se sont installées au Mexique (1922-1926), au Paraguay (1926-1958), au Brésil (1930-1958) et en Uruguay (1948-1959). Depuis 1953, la Bolivie est devenue un lieu d’immigration pour les colonies mennonites d’origine européenne.

En Asie comme en Afrique, il ne s’agit pas de migrations d’anabaptistes ethniques d’origine européenne, telles que dans le cas de l’Amérique latine où l’espace géographique a été colonisé par des mennonites. Cependant, nous pouvons affirmer que les idéaux anabaptistes, le message de Jésus-Christ, la formation d’églises et les organisations de travail pour la paix se sont développés dans le contexte des puissances coloniales européennes et nord-américaine. Ils ont également migré vers l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine par le biais de la mission et d’organisations tels que le Comité Central Mennonite.

Que ce soit à travers les déplacements massifs de familles ethniques d’origine européenne, ou à travers l’envoi de couples missionnaires, la migration anabaptiste a élargi les communautés, les églises, les familles et les mouvements mennonites-anabaptistes, en empruntant de nombreux chemins traversant les frontières et les pays du monde entier.

Les chants des migrants

Cela nous renvoie à la réalité des migrants du monde d’aujourd’hui. Environ 250 millions de personnes, soit 3,4% de la population mondiale, sont des migrants qui franchissent les frontières de leur pays, fuient les injustices et la violence, fuient la mort, cherchent du travail pour améliorer leur situation économique et subvenir aux besoins de leurs familles, ou sont à la recherche d’une plus grande tolérance religieuse. Et cela avec l’espoir de trouver une vie meilleure hors de leur patrie.

On constate des déplacements d’un pays à l’autre, comme dans le cas des migrants vénézuéliens au Brésil et en Colombie, à cause de la crise politique et économique que traverse leur pays. Il y a le cas dramatique de milliers de Honduriens, Guatémaltèques, Salvadoriens et Mexicains, qui, fuyant la violence dans leur pays, tentent de franchir la frontière et le mur au nord du Mexique à la recherche du ‘rêve américain’. Puis il y a les migrations massives d’Africains accablés par la sécheresse, la violence et la faim dans leur pays, qui traversent leurs frontières pour chercher refuge en Europe, aux États-Unis et sur d’autres continents. Dans ce drame humain, les familles, les femmes, les filles et les garçons souffrent d’injustice et de traitements indignes.

La dure réalité que vivent des millions de migrants dans le monde fait l’objet de mentions constantes dans l’actualité nationale et internationale. Des poèmes et des chansons aux rythmes populaires, africains, latino-américains, asiatiques et hispaniques éveillent la conscience des femmes et des hommes sur la situation des migrants.

Le dernier vers du poème de Carlos Drummond de Andrade met l’accent sur l’élément utopique de la chant du migrant qui « fait rêver garçons et filles en paix ». Et cela nous fait penser à la figure maternelle de Dieu, que le prophète Ésaïe a utilisé concernant l’exil du peuple juif à Babylone. Dieu est comparé à une femme qui allaite :

« Le Seigneur m’a abandonnée, mon Maître m’a oubliée.

Une femme oublie-t-elle l’enfant qu’elle allaite ? Cesse-t-elle d’aimer l’enfant qu’elle a porté ?

A supposer qu’elle l’oublie, moi, je ne t’oublie pas » (Ésaïe 49/14–15).

Nous sommes devant ces questions importantes : Comment les églises contribueront-elles à offrir un avenir meilleur aux migrants et à leurs enfants ? Pourrons-nous imiter et suivre Jésus sur le chemin des migrants ? Laisserons-nous l’onction de son Saint-Esprit nous pousser à créer et à chanter pour les enfants migrants afin qu’ils rêvent en paix ?

Conclusion : recommandations pastorales

Les enseignements de Jésus, les expériences migratoires de notre tradition anabaptiste-mennonite et les chants des migrants doivent donc nous conduire à des actions pastorales.

Nous, les églises anabaptistes d’Amérique centrale, d’Amérique latine, d’Amérique du Nord, d’Europe, d’Afrique et d’Asie, la Conférence Mennonite Mondiale, le Comité Central Mennonite et toutes les institutions anabaptistes d’éducation et de service social, devons prier, réfléchir et prendre des mesures concrètes concernant la réalité de la migration dans nos pays et dans la région où nous vivons.

  • Approfondir la réflexion théologique et pastorale sur le thème de la migration.
  • Encourager la réflexion dans nos églises sur les droits des migrants et les causes politiques, économiques et sociales de la migration.
  • Offrir amitié, soutien psycho-spirituel, aide et fraternité aux migrants qui visitent nos paroisses.
  • Consacrer une partie des offrandes au financement de projets de soutien aux migrants.
  • Accorder une attention particulière à la santé, à l’alimentation, au bien-être et à l’éducation des enfants migrants.
  • Accompagner spirituellement les migrants.
  • Entrer en contact avec d’autres organisations internationales, gouvernementales et non gouvernementales qui travaillent dans le domaine de la migration.
  • Étudier, planifier, développer et évaluer des activités et des projets liés à la migration avec des groupes et d’autres organisations écclesiales qui font ce travail pastoral.
  • Mettre les réflexions et les projets sur les questions de migration à la disposition des églises d’autres continents, afin d’enrichir l’expérience internationale et le travail pastoral avec les migrants
  • Apporter de la diversité dans la vie d’enfants migrants avec des chansons, des histoires, des jeux et des rires.

La question de la migration nous rappelle que Dieu est présenté dans la Torah et dans d’autres livres de l’Ancien Testament, comme le Dieu des pauvres, des orphelins, des veuves et des étrangers. Le Nouveau Testament nous renvoie aux paroles de jugement et à la promesse de Jésus dans Matthieu 25/34-36 : « Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger et vous m’avez recueilli ; nu, et vous m’avez vêtu ; malade, et vous m’avez visité ; en prison, et vous êtes venus à moi » (TOB).

— Jaime Adrián Prieto Valladares est un historien mennonite, il est responsable d’église dans l’Asociación Iglesias Cristianas Menonitas de Costa RicaIl a parlé à Renouveau 2027 : ‘Justice sur le chemin : on the journey: Migration and the Anabaptist-Mennonite story’ à San Rafael de Heredia (Costa Rica) le 6 avril 2019. Cet article est adapté de sa présentation. 

 

Cet article est paru pour la première fois dans le numéro d’octobre 2019 de Courier/Correo/Courrier.