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Le livre ou le mur ?

Un culte à Saint-Genis-Pouilly en France. Photo : Stéphanie Gonzalez
Date de diffusion : 
Mardi 10 Décembre 2013

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Un des engagements de notre communion mondiale d’églises anabaptistes est de se retrouver régulièrement pour le culte. Cependant, de par notre immense diversité, cet engagement se manifeste de manières très différentes. Dans le numéro d’octobre 2013, des responsables de notre communion décrivent différentes formes de culte anabaptistes : aspects visuel et sonore, difficultés et bénédictions.          

Le livre ou le mur ?

Si vous assistez à un culte dominical dans une assemblée mennonite européenne, vous rencontrerez probablement deux styles de louange différents. Dans l’un de ces cultes, l’assemblée chante à partir d’un livre. Ce style affectionne les chants à quatre voix et utilise souvent l’orgue, l’harmonium ou le piano comme instrument d’accompagnement.  

Dans l’autre de ces cultes, l’assemblée s'en remet à un vidéoprojecteur pour afficher les paroles des hymnes sur un mur. Cette louange se veut plus “contemporaine" : ses mélodies et ses rythmes ont des accents pop distinctifs, ils sont généralement accompagnés par des guitares électriques, une basse et une batterie.  

Bien sûr, ces distinctions ne sont pas toujours aussi claires. Par exemple, dans mon assemblée, qui est membre de la conférence française, on utilise de vieux recueils revivalistes aux côtés de chants contemporains évangéliques – quand ils ne sont pas charismatiques – projetés contre le mur. Nous nous sommes séparés de notre harmonium depuis longtemps, et la batterie se porte bien. Certains frères et sœurs – parmi les plus âgés – sont encore capables de chanter à quatre voix, mais cette aptitude tend à disparaître parmi les plus jeunes. Cela ressemble à un processus de transition : combien de temps allons-nous continuer à chanter avec ces livres poussiéreux ? Combien de temps avant qu'un changement technologique efface des pans entiers de notre mémoire, de nos pratiques et de notre spiritualité ?  

La teneur de mon propos peut sembler quelque peu nostalgique, mais je ne crois pas que ce soit le cas. Ce n’est pas non plus de la technophobie : les projecteurs vidéo peuvent être des outils fonctionnels. Cependant, nous devons réfléchir à la façon dont nous les utilisons, car les objets jouent un rôle important dans notre louange. Ils sont des instruments qui façonnent notre spiritualité. Parfois, nous sommes conscients de ce fait. La plupart du temps, nous ne le sommes pas. Et lorsque nous n’en sommes pas conscients, la technologie n’est pas régulée et devient un maître silencieux auquel nous obéissons sans même y prêter garde.  

Il y a un contraste entre les styles de louange en vigueur parmi les mennonites européens, et il se répercute sur nos différentes manières de cultiver une spiritualité. Les objets que nous utilisons, dimanche après dimanche, alors que nous nous rassemblons pour célébrer notre foi, jouent un rôle important dans ces différences. Et les outils que nous employons pour chanter ensemble sont significatifs du genre de chrétiens que nous tendrons à devenir sur le long terme.  

Chanter est une puissante activité qui façonne profondément ce que nous croyons. Nos pensées peuvent vagabonder alors que nous écoutons un sermon que nous n’en- tendrons probablement qu’une seule fois. C’est toute autre chose avec les psaumes, les hymnes et les chants de louange, car ils appartiennent à un répertoire que notre communauté – ce qui inclut chacun de nous – chantera souvent. Les idées théologiques exprimées dans un sermon peuvent aller et venir, peu importe qu’elles résonnent de façon frappante, intéressante ou profonde. Communiquées par un chant, les mêmes idées acquièrent une longévité. Elles se sédimentent quelque part dans notre subconscient.  

À nouveau, les Églises mennonites européennes sont intéressantes à cet égard. Comme je le disais, certaines d’entre elles chantent à partir d'un livre : par là j'en- tends qu’un recueil mennonite existe dans la langue d’une conférence d’Églises, et que les communautés l’utilisent pour leur louange.  

L’Europe du Nord possède une tradition de recueils mennonites : les Doopsgezinden hollandais ont le leur, et les mennonites germanophones d’Allemagne et de Suisse en partagent un. Évidemment, les anabaptistes n’ont pas composé tous les hymnes contenus dans ces livres. Bien des chants viennent d’un arrière-plan réformé, catholique ou œcuménique. Cependant, le répertoire compris entre les pages de couverture de ces recueils est en accord avec une théologie et une spiritualité anabaptistes. En ce sens, lorsqu’ils louent, ces croyants et leurs communautés font entendre une façon distinctive d’être chrétien.  

Les choses en vont autrement en Europe du Sud. Les mennonites espagnols ou francophones (Belgique, France, Suisse) ne jouissent pas du privilège d’avoir un "livre". Ils ont tendance à chanter ce qui est projeté contre le mur. La plupart du temps, leur répertoire emprunte à des sources plus évangéliques et charismatiques. Le caractère distinctif de l’anabaptisme tend à s’effacer, en particulier lorsque ces chants soulignent la "puissance" de Dieu tout en minimisant le fait que, en Jésus, Dieu s’est vide de lui-même et est devenu faible afin de nous atteindre.  

Au cours des dernières décennies, les historiens de l’anabaptisme ont fait un travail remarquable pour nous rappeler, à nous, mennonites européens, nos racines historiques. Cela nous a donné le sens de notre identité. Néanmoins, pour convertir cette perspective en une spiritualité plus profonde, nous aurons probablement besoin d’une génération d’auteurs, de compositeurs et de théologiens qui nous offriront, ici, en Europe du Sud, un "livre" en accord avec notre foi. Et si ce livre est compatible avec un vidéoprojecteur ou une tablette, c’est encore mieux.   

Philippe Gonzalez est prédicateur dans une Église mennonite de France (Saint- Genis-Pouilly). Il enseigne la sociologie dans une université suisse.    

 

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