Articles de fond

Le défi de la diversité : Un appel au discernement et à la transformation

Les responsables de la CMM de différents pays et cultures réunis pour la prière, l’étude biblique et le discernement pendant les dernières réunions du Comité Exécutif de la CMM à Bogotá, en Colombie. Photo : Wilhelm Unger
Date de diffusion : 
Mercredi 25 Mars 2015

 

Aujourd’hui, notre communauté d’églises anabaptistes s’étend au monde entier et est formée de groupes d’origines culturelles, ethniques et politiques différentes. Nous sommes, sans aucun doute, une communauté diversifiée. Chaque fois que nous nous réunissons, nous apprécions cette diversité et nous nous en sentons enrichis.

Pourtant, parfois des questions se posent. Certaines choses nous irritent. La diversité est aussi un défi ! Y a t-il des limites à cette diversité ?

Afin d’y réfléchir, il est nécessaire de commencer par clarifier notre identité. C’est déjà un défi en soi ! Quand nous voulons expliquer qui nous sommes, nous mentionnons habituellement de notre histoire. Quelles sont nos racines ? Même les communautés mennonites dont la généalogie ne remonte pas aux anabaptistes européens du XVIe siècle se réfèrent à cette histoire, parce qu’ils l’ont intégrée dans leur propre identité. Et même lorsque l’on veut aborder cette histoire de manière critique, on l’utilise toujours comme référence pour expliquer qui nous sommes aujourd’hui.

Les débuts de l’anabaptisme : né dans la diversité

L’anabaptisme n’a jamais été totalement homogène. Depuis ses débuts, au temps de la Réforme, la diversité a été un défi pour le mouvement anabaptiste. Il n’a pas commencé avec la conception unique d’un nouveau visage de l’Église, mais a plutôt développé des idées différentes dans ses nombreuses luttes dans les contextes variés en Europe. Lentement, des principes communs ont émergé et lui ont permis de s’affirmer face à l’Église dominante du Moyen Age.

Tout en partageant la conviction principale de réformateurs Luther, Calvin et Zwingli  (le salut par grâce, par la foi seule), les anabaptistes ont adopté une compréhension plus radicale de l’Église comme une communauté non-conformiste de croyants engagés. Son expression la plus forte était le baptême des croyants – un acte radical et librement choisi, basé sur une confession de foi individuelle. Cette nouvelle communauté a rejeté l’autorité de l’État et de l’Église dans l’interprétation de la foi. Elle a opté pour un modèle non hiérarchique et sans credo : ‘le sacerdoce universel’.

Le mouvement grandissant, il est devenu évident que seule une structure d’assemblée locale était appropriée. Rejetant la structure hiérarchique des prêtres et des évêques, ses membres lisent ensemble la Bible et partagent leurs connaissances pour discerner la volonté de Dieu. La suivance du Christ, exprimée le plus clairement dans le Sermon sur la Montagne, est de première importance.

De toute évidence, la revendication de cette liberté de conscience et de foi a représenté une menace pour l’Église et l’État. Beaucoup des anabaptistes de première et de deuxième génération l’ont payé de leur vie.

Une histoire de discorde et de schisme

Cette histoire commune façonne notre identité en tant qu’individus et en tant qu’assemblées locales, ainsi que notre manière de vivre ensemble l’Église.

Pourtant, alors même que le mouvement anabaptiste des débuts unissait des individus et des groupes ayant des idées variées mais complémentaires sur la manière de vivre la foi chrétienne, des désaccords se sont produits. Notre histoire est aussi marquée par la discorde et le schisme – qui sont des aspects douloureux de notre passé. On peut remarquer que ces discordes sont tout à fait en contradiction avec les déclarations spirituelles de nos premiers frères et sœurs.

Par exemple, des disputes sur la quantité d’eau à utiliser pour le baptême ou sur le genre de musique joué lors des cultes sont devenues des raisons suffisantes pour se séparer et se condamner mutuellement. Un comportement patriarcal, le mauvais usage du pouvoir (sans contrôle), la victimisation des personnes et l’anathème jeté sur des groupes entiers qualifiés de ‘hérétiques’, font tout autant partie de notre histoire que de celle des autres églises.

L’incapacité à vivre selon les convictions théologiques précieuses des premiers anabaptistes peut être très décevante. Alors que nous continuons d’affirmer, comme l’ont fait les fondateurs, que le modèle d’assemblée reposant sur le baptême de croyants entraîne la plus grande diversité possible dans l’Église – car il fait confiance à la personne et la respecte – il semble que nous n’ayons jamais réussi à prouver sa légitimité et sa faisabilité.

Diversité dans l’anabaptisme contemporain

Pourtant, un autre point commun à toutes les églises de la Réforme est la conviction que l’église est semper
reformanda
: elle doit toujours être réformée. Nous revendiquons la liberté et la responsabilité de renouveler l’Église à chaque génération, si cela semble nécessaire et approprié.

Aujourd’hui, nous formons une communauté mondiale d’églises anabaptistes, la Conférence Mennonite Mondiale. C’est en son sein que nous avons appris à respecter et à apprécier la diversité. Les différentes expressions culturelles, les identités ethniques multiples, la lecture biblique et la théologie contextuelles ainsi que les manières diverses et authentiques de célébrer l’amour de Dieu constituent toute la richesse de cette communauté. Nous avons appris à voir cette diversité comme un don de Dieu, car nous comprenons maintenant mieux que jamais que la diversité et l’unité ne sont pas des dimensions contradictoires mais complémentaires du mouvement créateur de Dieu. La CMM est d’abord un espace de gratitude et de réjouissance pour cette richesse commune.

Cependant, cette célébration de la diversité peut devenir très superficielle si nous adoptons une approche ‘touristique’, une unité à bon marché. Tant que la diversité de la famille mondiale ne remet pas en cause le pouvoir dans les assemblées locales, il sera assez facile d’accepter toutes sortes d’opinions.

Sommes-nous prêts à permettre à d’autres membres de la famille mondiale de questionner notre manière traditionnelle de croire ? Sommes-nous prêts à vraiment tolérer (c’est-à-dire à être patients avec) les autres ? Serions-nous vraiment prêts à changer une opinion ou un comportement, s’il offensait quelqu’un ?

Je conçois aussi la CMM comme un espace de discernement commun des limites de notre diversité, et d’exercice de la responsabilité mutuelle. Ceci peut être difficile, frustrant, parfois même douloureux. Pourtant, si nous ne sommes pas prêts à relever ce défi, nous passerons à côté de l’essentiel : une ‘unité coûteuse’.

Pratiquer la diversité

Bien sûr, ceci doit aussi se concrétiser. Comment, aujourd’hui, gérer la complexité de la diversité ? En d’autres termes, comment mettre en pratique ce processus de discernement mutuel concernant les limites de notre diversité ? Comment pouvons-nous nous tenir mutuellement responsables?

Pour y répondre, il peut être utile de mentionner deux questions étroitement liées.

Quels sont lespoints présentant un danger pour l’unité ?

Comment discerner les points fondamentaux pour garder l’unité ? Pour les prophètes de l’Ancien Testament, la limite de la diversité était atteinte quand une conviction ou un comportement conduisait au blasphème. Quand quelqu’un mettait en doute l’unicité et l’unité de Dieu – le Dieu qui avait libéré Israël de l’esclavage – les prophètes demandaient une confession claire et sans ambiguïté. Cela est aussi vrai dans le Nouveau Testament : chaque fois que la Seigneurie du Christ était mise en question, la tolérance ne semblait plus être une option.

En termes théologiques, cette approche est appelée status confessionis, une situation où la confession de Christ elle-même est en danger. Ce fut le cas lorsque les chrétiens allemands du début du XXe siècle se sont soumis à l’autorité absolue du régime nazi, même en ce qui concerne l’Église. Dans l’opposition, l’Église Confessante émergente a publié la Déclaration Théologique de Barmen (1934), dans laquelle elle condamne l’acceptation de l’idéologie nazie par les chrétiens allemands et confesse la seigneurie inaliénable du Christ comme unique chef de l’Église.

Comment abordons-nous ces questions ?

Aujourd’hui, les mennonites sont connus (et respectés) comme étant l’une des églises historiquement pacifistes. Face aux défis de la diversité au sein de l’Église, l’approche non-violente à la résolution des conflits a été un principe fondamental depuis les débuts du mouvement anabaptiste. Pourtant, nous ne pouvons certainement pas prétendre être des experts en médiation quand il s’agit de conflits internes. Cependant, je veux croire en la sagesse et au potentiel de cette caractéristique identitaire. Si nous sommes convaincus que Jésus appelle tous ses disciples à être des artisans de paix et à rechercher d’abord la justice du Royaume, cela doit influencer notre méthodologie pour aborder nos propres différences.

Les principales questions à poser lors d’un conflit devraient être :

  • La question en jeu est-elle vraiment une question de status confessionis, ou peut-on tolérer (supporter) que l’autre prétende également suivre l’Écriture ?
  • Quel est le point de vue des personnes vulnérables ou discriminées dans cette affaire ?
  • Victimisons-nous quelqu’un dans le conflit et, si oui, comment cesser ?
  • Nous présentons-nous à tort comme une victime et, si c’est le cas, comment adopter une position plus appropriée ?
  • Restons-nous conscients que toutes les personnes impliquées sont et demeurent éternellement créées à l’image de Dieu, même si nos opinions ou nos comportements diffèrent ?

Je veux croire qu’être Église ‘de paix juste’ exige une approche profondément humble : différencier toujours la vérité absolue, qui est en Dieu seul, de nos approximations de la vérité. Si nous y ajoutons l’humilité à l’ambition d’être une église ‘de paix juste’, non seulement la crédibilité de notre témoignage pour la paix grandira, mais nous redécouvrirons aussi la capacité du Christ de tolérer (supporter) nos diversités.

La communauté qui prie, réunie au nom de Dieu, reste l’espace ultime de responsabilité mutuelle. La CMM a le potentiel pour devenir une telle communauté.

Fernando Enns est directeur de l’Institute for Peace Church Theology  à l’Université de Hambourg (Allemagne), et professeur de Paix (théologie et éthique) à l’Université Libre d’Amsterdam (Pays-Bas). 

 

Geographic representation: 
Europe