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Indonésie : Lutter, apprendre, servir

Un culte à l’assemblée JKI Injii Kerajaan de Semarang, une des plus grandes paroisses du synode JKI. Photo : Adhi Dharma
Date de diffusion : 
Mardi 31 Décembre 2013

 

La communauté mennonite d’Indonésie est variée et dynamique ! Ses origines et son développement sont peu connus, en particulier des mennonites du Nord : Comment l’anabaptisme s’est-il implanté en Indonésie ? Comment l’Indonésie est-elle devenue le cinquième plus grand centre mennonite du monde ? Et comment des noms comme Dharma, Widjaja, Pasrah, Arum ou Sutrisno en sont venus à être ‘mennonites’ alors qu’on était plutôt habitués à Yoder, Roth, Neufeld ou Rempel ?

Tout comme d’autres pays de l’hémisphère Sud, l’Indonésie a son histoire, qui est essentielle pour comprendre la croissance explosive de l’anabaptisme hors de ses ‘lieux d’origine’ comme l’Europe et l’Amérique du Nord. Mais cette histoire reflète aussi les difficultés et les opportunités rencontrées par les chrétiens du monde entier.

Une mosaïque de cultures et de religions

Afin de bien comprendre la communauté mennonite indonésienne, il faut étudier la culture, l’histoire et l’évolution religieuse de notre pays.

L’Indonésie est un archipel de plus de 17 000 îles disséminées sur une surface de 1 911 000 km2 en Asie du Sud-Est. Au cours de sa longue histoire, elle est devenue un ‘melting-pot’ de différentes cultures, traditions, langues et religions. Les commerçants chinois ont apporté des éléments de leur culture du Ier au VIe siècle. Du Ve au XVe siècle, l’hindouisme a dominé. Dès le XIIIe siècle, l’islam a eu une influence majeure dans la région, et est aujourd’hui la religion majoritaire.

Le christianisme est arrivé en Indonésie en 1522, lorsque les colons portugais ont construit un port sur l’île de Ternate, dans les îles Moluques à l’est de l’Indonésie. Il était étroitement associé à la culture européenne moderne, qui a fortement influencé l’Indonésie pendant la période coloniale (du XVIe au début du XXe siècle). Pendant la plus grande partie de cette période, l’Indonésie était contrôlée par les Hollandais, qui ont apporté l’anabaptisme, parmi d’autres traditions.

Les mennonites indonésiens aujourd’hui

Aujourd’hui, environ 108 000 mennonites vivent en Indonésie. Il sont répartis dans plus de 350 paroisses mennonites affiliées à l’une des trois unions d’églises ou synodes :

Gereja Injili di Tanah Jawa (Église évangélique javanaise, ou GITJ) ; Gereja Kristen Muria Indonesia (Église chrétienne Muria d’Indonésie, ou GKMI) et Jemaat Kristen Indonesia (Assemblée chrétienne d’Indonésie, ou JKI).

De l’Église missionnaire au Synode indépendant : l’histoire de la GITJ

L’anabaptisme est arrivé en Indonésie au cours de la seconde moitié de l’époque coloniale néerlandaise, grâce à Pieter Jansz. Envoyé par le Doopsgezinde Zending Vereniging (DVZ – comité de mission néerlandais) en 1851, il a débarqué sur l’île de Java, et s’est installé près du mont Muria. Au début, il n’a pas eu beaucoup de succès, car il a rencontré trois grands obstacles. D’abord, la région autour du mont Muria n’était pas un terrain fertile pour l’évangélisation. Ensuite, il y a eu un conflit avec le gouvernement des Indes néerlandaises. Et finalement, les luttes anticoloniales grandissaient. Il n’était pas facile de travailler dans de telles conditions culturelles et politiques, et Pieter Jansz a finalement réalisé que le travail missionnaire ne pouvait pas être fait par des étrangers. L’évangélisation et le travail de l’église devaient venir des autochtones.

Malheureusement, ses efforts pour impliquer les autochtones dans son ministère n’ont pas eu beaucoup de résultats, car il continuait à travailler à la manière occidentale, qui ne cadrait pas avec la culture javanaise. Ceci peut expliquer le conflit que Pieter Jansz a eu avec le missionnaire indigène javanais Tunggul Wulung, dont le caractère mystique (lié à son contexte culturel javanais) lui paraissait excessif. Ni les efforts de Pieter Jansz ni ceux de Tunggul Wulung n’ont entraîné une croissance significative.

La politique a également contribué au peu de croissance des efforts missionnaires mennonites. Contrairement à d’autres organisations missionnaires présentes dans le pays à cette époque, les mennonites refusaient de se servir des autorités politiques pour répandre le christianisme. Or, elles ont longtemps joué un rôle clé dans la croissance et la propagation de certaines religions, notamment du christianisme. Les convictions des mennonites concernant la séparation Église-État, ne les incitaient pas à s’allier au pouvoir politique, mais plutôt à s’appuyer sur des projets éducatifs et médicaux pour répandre l’évangile en Indonésie.

La croissance de l’église mennonite en Indonésie a vraiment commencé après la création du synode GITJ en 1925. La question de l’autonomie et des autochtones en position de responsabilité était un point de tension depuis de nombreuses années. Dans les années 1920, les assemblées GITJ étaient devenues plus matures, et certains ont souligné leur dépendance au conseil missionnaire, notamment en termes de finances et de leadership. Peu à peu, les chrétiens indigènes ont décidé que l’autonomie était le seul moyen de sortir de cette dépendance. En outre, la crise politique provoquée par la Seconde Guerre mondiale a convaincu le comité de mission qu’il était nécessaire de transférer le leadership aux responsables des paroisses locales.

L’autonomie renforça la GITJ. Un rapport de 1957 mentionne 11 assemblées comptant 2 410 membres adultes et 2 850 enfants. Une croissance de cette ampleur a continué jusque dans les années 1980.

Cependant, la croissance a entraîné des problèmes. Être indépendant du comité de mission n’a pas été facile, car les églises avaient l’habitude de compter sur lui spirituellement et financièrement. Malgré beaucoup de travail, les conflits financiers et entre responsables ont culminé dans les années 1980. Le synode ne parvenait pas à trouver de responsable pour guider ses églises ni à développer des sources de revenus pour remplacer celles du conseil d’administration de la mission. Aujourd’hui encore, l’Église continue à se débattre avec ces questions. En même temps, elle connaît une grande vitalité : en 2012, le synode comptait 43 250 membres dans 104 paroisses.

Une église indigène dès le départ : l’histoire de la GKMI

Au début du XXe siècle, pendant que la GITJ progressait vers l’autonomie, un autre groupe mennonite indonésien, la GKMI, naissait. Contrairement à la GITJ, créée par un comité de mission occidental, la GKMI est née des efforts d’un entrepreneur chinois, Tee Siem Tat, de Kudus, au centre de Java. Avant sa conversion, Tee Siem Tat était un adepte de la religion confucéenne. Il rencontra le Christ alors que malade, il a été “guéri corps et âme” précise t-il. Tee Siem Tat décida de parler de l’évangile à sa famille et à ses amis chinois de Kudus et des environs du mont Muria.

Trois ans après sa conversion, en 1920, Tee Siem Tat et 24 de ses amis furent baptisés par Nicolai Thiessen, un missionnaire mennonite néerlandais, chez Tee Siem Tat. Après leur baptême, ils continuèrent à parler de l’évangile à leurs amis.

Tee Siem Tat décida de se joindre aux mennonites en raison de leurs valeurs, et commença à travailler avec les missionnaires du mont Muria. Mais dès le départ, le fruit de son ministère, le synode GKMI, a été indépendant financièrement théologiquement et administrativement du comité de mission mennonite.

Reconnaissant l’appel de Dieu à évangéliser tous les peuples, Tee Siem Tat et ses amis étendirent leur ministère au peuple javanais vivant dans leur région. En 1958, ils changèrent le nom de leur église qui était ‘Église chrétienne mennonite chinoise’ en ‘Église chrétienne Muria d’Indonésie’. Ils choisirent un pasteur javanais, Soedarsohadi Notodihardjo, en tant que secrétaire général du synode.

Aujourd’hui, le ministère de la GKMI s’étend à sept îles indonésiennes, et ses membres viennent de différentes tribus. Le synode a encore des difficultés pour définir une identité mennonite claire, avoir une structure appropriée et former des responsables fiables.

Sensibiliser les jeunes : l’histoire de la JKI

La plus jeune communauté mennonite d’Indonésie est la JKI. En l’espace de moins de 40 ans, elle a implanté plus de 50 assemblées, et compte aujourd’hui 45 000 membres et 189 assemblées. Les paroisses sont regroupées dans les villes proches du Mont Muria, dans l’est et l’ouest de Java, et quelques-unes à l’étranger.

Ce synode a commencé grâce à un groupe de jeunes de GKMI Keluarga Sangkakala (‘famille trompette’), qui a lancé plusieurs projets créatifs. Ce groupe associe des cultes de réveil, un ministère social et l’utilisation des médias pour diffuser le message de l’Évangile. Le groupe a grandi, et il a fallu former une église indépendante. Le 4 mars 1979, à Ungaran (Centre de Java), le baptême de plusieurs nouveaux croyants a conduit à la création officielle de l’église JKI.

La JKI continue d’avoir une forte croissance, en particulier chez les jeunes. La plupart des assemblées rurales sont petites, mais  il y a de grandes assemblées dans les villes. En fait, les quatre plus grandes paroisses du synode sont urbaines : Jakarta Praise Community Church dans la capitale compte 10 000 membres ; JKI Injil Kerajaan à Semarang, 15 000 membres ; JKI Bukit Sion à Surabaya, 5 000 membres, et JKI Maranatha à Ungaran-Semarang, 1 800 membres.

Difficultés et opportunités

Ces trois communautés mennonites sont confrontées à des difficultés similaires, dont quatre méritent d’être mentionnées ici :

1. L’anabaptisme n’a pas de racines profondes dans la culture, la société et la politique indonésienne.

La plupart des Indonésiens associent le christianisme au colonialisme occidental. Cette religion a donc souvent une connotation négative. Contrairement à d’autres religions qui ont été mieux intégrées dans les cultures locales, le christianisme est perçu comme un ‘intrus’. Par conséquent, formuler l’histoire ‘sombre’ du colonialisme tout en introduisant la vision mennonite est un grand défi pour nos communautés.

2. Les églises ressentent une ‘rivalité’ avec les autres dénominations chrétiennes.

Nous ne pouvons pas le nier. En outre, dans les villes, de nombreuses paroisses ont tendance à orienter leur ministère vers des groupes interconfessionnels, plutôt que de développer des projets dans leurs communautés locales. Au fil du temps, ces groupes parallèles aux églises forment leurs propres paroisses, éclipsant davantage les paroisses locales. Aussi, le renforcement des églises locales est devenu un enjeu majeur pour les mennonites indonésiens.

3. Les ministères ont tendance à mettre l’accent sur le pragmatisme, le rituel (divertissement) et la réponse aux besoins immédiats.

De nombreuses églises contemporaines s’efforcent de répondre aux besoins immédiats : désir de se divertir et d’être pris en charge. Bien sûr, ce n’est pas mauvais, pour autant que les valeurs chrétiennes soient maintenues. Nous, mennonites, sommes mis au défi de garder notre accent communautaire tout en donnant aux gens ce qu’ils attendent.

4. Les politiciens voient la religion comme un produit.

Suite à la démission du président Suharto en 1998, des réformes ont transformé le paysage politique de l’Indonésie. Le développement de la démocratie a favorisé la formation de nouveaux groupes sociaux et politiques. Les nouveaux groupes politiques, en particulier, ont cherché à créer des réseaux politiques de masse, et ont courtisé les groupes religieux. Les églises, notamment mennonites, doivent en être conscientes et résister à la tentation de faire de la religion un produit politique.

 

Il existe de nombreuses possibilités de renouveau pour la communauté mennonite d’Indonésie. L’une d’elles est un retour aux quatre piliers de l’Église : l’histoire, la théologie, l’ecclésiologie et la missiologie. Nous devons étudier l’histoire et les valeurs de nos précurseurs mennonites. Cela nous aidera à faire face aux défis d’aujourd’hui.

Il est aussi nécessaire de renforcer notre identité mennonite, ce qui a commencé avec la traduction et la publication de livres sur l’histoire mennonite et la théologie. Mais nous devons aussi penser à contextualiser les valeurs mennonites. Ce n’est pas une tâche facile, mais nous savons que rien n’est impossible avec notre Dieu.

Une autre opportunité saisie par la communauté mennonite indonésienne a trait à la famille mondiale de la foi. Les trois synodes mennonites indonésiens sont membres de la CMM. Nous nous réjouissons du soutien de nos frères et sœurs à travers le monde, et nous espérons aussi les soutenir en nous impliquant de plus en plus dans le travail de la CMM.

Beaucoup de visages, une même mission

La communauté mennonite indonésienne a trois ‘visages’ : la GITJ, la GKMI et la JKI. Chaque ‘visage’ reflète une origine et des expériences différentes. Cependant, les difficultés et les opportunités auxquelles font face ces trois groupes sont, à certains égards, les mêmes que celles des communautés mennonites du monde entier. Dans ce monde moderne, nous avons tous nos luttes : pour contextualiser la foi chrétienne par des moyens appropriés, pour développer des ministères locaux sans attiser l’esprit de rivalité, pour surmonter  les changements culturels et les attentes personnelles et pour dire la vérité aux autorités, que ce soit dans la pauvreté ou dans l’abondance. Nos églises anabaptistes dans le monde vont-elle s’entraider ? Si cela se fait, non seulement nous lutterons ensemble, mais nous apprendrons et servirons ensemble.

Adhi Dharma est le secrétaire général du Synode de la GKMI.

 

Geographic representation: 
Asia and Pacific